15 août 2013

La foi et les éléphants !

En conversant à table avant-hier j’ai presque réussi à persuader un hôte. Il se déclarait – entre deux bouchées, entre deux sourires – grand partisan du pluralisme dans la foi.

– Pour moi il est clair – disait-il – que personne n’a en poche toute la vérité chrétienne. Chacun de nous en a seulement un petit morceau et on doit le laisser en jouir tranquillement. L’unité est faite par Dieu d’en haut, il rassemble les divers morceaux et en fait la synthèse.

– Vraiment – répondis-je –, excuse-moi, mais ton idée de Dieu et de la vérité me rappelle irrésistiblement celle des aveugles indiens.
– Quels aveugles ?
– Attends !

Je me lève, je sors et je reviens avec les quatre livres de lecture de Léon Tolstoï.
– Laisse-moi te lire une petite page.

Et je lis : Les éléphants du roi (fable)

Un roi indien ordonna de réunir tous les aveugles et quand ce fut fait, il dit de leur montrer ses éléphants. L’un tâta la jambe, un autre la queue, un troisième le haut de la queue, un quatrième le ventre, un cinquième le dos, un sixième les flancs, un septième les défenses et un huitième la trompe. Puis il fit venir les aveugles près de lui et leur demanda : « À quoi ressemble mes éléphants ? » Le premier répondit : « Tes éléphants ressemblent à des colonnes ». C’était celui qui avait tâté les jambes. Le second dit : « Ils ressemblent à un balai ». C’était celui qui avait tâté la queue. Le troisième dit : « Ils ressemblent à une branche ». C’était celui qui avait tâté le haut de la queue. Celui qui avait tâté le ventre dit : « Tes éléphants ressemblent à un tas de terre ». Celui qui avait tâté les flancs : «Ils ressemblent à un mur ». Celui qui avait tâté le dos : « Ils ressemble à une montagne ». Celui qui avait tâté les défenses : « Ils ressemblent à des cornes ». Celui qui avait tâté la trompe : « Ils ressemblent à une grosse corde ». Et tous les aveugles se mirent à se disputer et à se battre entre eux.

Déposant le livre, je dis à mon hôte : « Écoute, il me répugne de penser que Dieu ait pu envoyer son Fils nous dire : « Je suis le chemin, la vérité et la vie » et que cela n’ait eu comme seul résultat que de nous mettre dans la situation de ces aveugles, avec chacun une malheureuse parcelle de vérité à la main, différente de la parcelle des autres. Que nous ne puissions connaître les vérités de la foi que par analogie, d’accord ; mais que nous soyons à ce point aveugle, non ! Cela me paraît indigne aussi bien de Dieu que de notre raison ! »

Ma théologie improvisée à base de queue et de dos d’éléphants ne convainquit pas totalement mon hôte, mais elle le secoua, et lui fit avouer :
– Par exemple ! Ça personne ne me l’avait encore dit !
– Comment – lui répondis-je – ne sais-tu pas que ce sont souvent les oisons qui mènent les oies à l’abreuvoir ? Là où Rahner n’arrive pas avec ses gros volumes de théologie, Tolstoï peut intervenir avec une petite fable !

Albino Luciani (Jean-Paul 1er), Humblement vôtre, nouvelle cité, Paris, p.283-285. 

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