16 avril 2013

Mission itinérante !

Ils n’avaient jamais vu ça. Martine, 47 ans, et Karim, 52 ans, étaient tranquillement installés dans leur canapé, devant les informations de 20 heures, quand soudain… « Nous philosophions tranquillement sur la vie en commentant le journal télévisé quand on a frappé à la porte, raconte Martine. J’ai ouvert, et là il y avait deux moines devant moi ! » Face à elle, dans leur longue robe brune, deux grands gaillards, Frère Boris et Frère Jacques, leur sac sur le dos et quelques paroles qui saisiront Martine : « Bonsoir, nous sommes des frères franciscains en mission itinérante et nous recherchons un hébergement pour la nuit. » 

Après une heure et demie en quête d’un toit – avec une étape apéro chez un autre habitant du village – la troisième journée d’itinérance franciscaine entre la ville de Provins et de Bray-sur-Seine (Seine-et-Marne) se termine dans la petite maison de Martine et Karim. Se termine ou commence… Car au cœur de se projet inspiré par la vie de saint François d’Assise, il y a justement ces rencontres sur le chemin, à midi pour mendier son repas, le soir pour manger et dormir. Et à toute heure, au gré de la route, en marchant ou en traversant un village. 

Mais pour l’instant, Martine n’en revient toujours pas. « Et vous êtes arrivés comme ça dans ma petite maison ! » Oui, « comme ça ». Depuis 19 heures, après les vêpres célébrées dans l’église de Chalmaison avec des clarisses et des sœurs franciscaines missionnaires de Marie embarquées dans la même aventure, Frère Boris et Frère Jacques ont méthodiquement frappé et sonné, à chaque porte et à chaque portail. Il y a eu des refus polis, des maisons muettes où seul le rideau a bougé, des chiens, quelques échanges sur le pas d’une porte. « Nous, on y croit pas, sinon le monde y serait pas comme ça ! », « On peut en parler si vous voulez », « C’est même pas la peine ». « De toute façon, j’irai en enfer » a même lancé un homme. 

À chaque mission itinérante, mendier et quêter ainsi permet au deux franciscains de retrouver une humilité et une simplicité très concrètes, mais ô combien spirituelles : « Nous sommes dépendants des autres, on a besoin de dormir et de manger, explique le Frère Boris. Nous allons donc à la rencontre des gens avec notre pauvreté et une certaine vulnérabilité. Mais un refus, c’est pour pouvoir aller plus loin. Et quand on ressort d’une maison le lendemain, on se dit souvent que c’était dans cette maison qu’il fallait qu’on vienne… » C’est justement ce que Frère Jacques est en train d’exprimer à Martine et Karim qui leur offrent donc un gîte et couvert pour la nuit. « Dieu se transmet dans les rencontres. Nous, on croit que Dieu nous a conduit chez vous. » Avec humour, Marine s’étonne d’ailleurs du repas qu’elle a préparé avant l’arrivé des invités surprise : un rôti entier et un immense gratin dauphinois, bien trop pour deux ! Le couple, disponible et ouvert, aime la discussion, et autour de la table les échanges sont francs et directs : « Je ne vais pas vous dire que je vais à la messe. Je m’arrange avec mon miroir, mon mari et mes enfants, rigole Martine. Mais nos deux enfants ont été baptisés parce que c’était important pour moi. Ce qu’il me reste de ma foi, c’est la Vierge Marie et le Christ, avec un message de paix et d’amour. » 

Karim de père musulman et de mère chrétienne, un brin provocateur sur Dieu, les guerres et la Pape, aborde aussi très vite le sujet de sa foi : « J’ai la foi en quelque chose que je ne sais pas appeler, c’est trop triste de ne pas croire. » Mais ce sont aussi des questions plus personnelles sur la famille qui surgissent : « J’ai beaucoup donné et je n’ai rien reçu en retour. J’ai rencontré Martine quand elle avait 16 ans et cela fait trente ans qu’on est tous les deux tout seuls dans la vie. On a eu la chance de se rencontrer, mais on s’est un peu fermé aux autres. » Martine ajoute : « Nous c’est avec nos enfants qui sont grands que l’on veut construire quelque chose. » C’est pudique, simple et vrai. Mais également convivial et joyeux comme un repas entre amis. Les frères franciscains écoutent beaucoup, répondent parfois, se racontent aussi avec quelques anecdotes de leurs aventures sur les routes. Il est presque minuit. Dehors, la forêt est désormais noire d’encre et la chouette a entamé depuis longtemps sa mélopée de la nuit. À suivre...

- Anne Ricou, Panorama, jullet-août 2012, #489. -

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