6 décembre 2012

La couleur de la sainteté VI/VIII


Vie du bienheureux Fra Angelico.

Le peintre angélique

En 1443, nous le retrouvons procureur des deux couvents de San Domenico et de San Marco. Tout cela tend à indiquer que le peintre angélique était un homme pratique, à qui l'on pouvait confier en toute tranquillité les affaires du couvent. Maniant l'argent de sa communauté, il s'en servit plus d'une fois en faveur des pauvres. Il prêtait chrétiennement sans intérêt. Ainsi, de la sécheresse des écrits comptables qu'il nous a laissés, on peut remonter à la source de cette vertu qui fonde le prêt, à sa charité.

Saint Antonin fut prieur de Saint-Marc jusqu'en 1444 et Savonarole le fut à son tour vers la fin du siècle, mais étonnamment ni l'un ni l'autre ne parle du peintre ou de ses peintures. Probablement parce que toutes les actions de ce bon frère sont empreintes d'humilité et de modestie. Dominique est moins connu que son Ordre, Thomas que sa Somme et Jean se cache à son tour derrière ses tableaux. C'est l'humilité du prêcheur qui, à l'exemple du baptiste, diminue pour qu'Il grandisse.

Le jour de la consécration de l'Église de saint-Marc en 1443, le pape Eugène IV est présent. Émerveillé par le talent du frère artiste, il se souvient de lui et le fait venir à Rome deux ans plus tard. Il lui confie la mission de décorer un oratoire dans l'église Saint-Pierre et la chapelle du Saint-Sacrement au Palais du Vatican. Cette chapelle, dit un auteur inconnu, était vraiment le paradis, dont les personnages étaient représentés avec la plus grande grâce et honnêteté. Les saints qu'il a peint se distinguent par un aspect divin que l'on ne rencontre chez aucun autre artiste. Lorsqu'il est à Rome, il ne demeure pas dans le faste de la cours pontificale. Il préfère s'installer au couvent de Santa Maria Sopra Minerva, siège de la Province romaine et du Maître Général. Il s'impose ainsi de marcher chaque jour toute la ville à pied pour se rendre à son travail. Le grand peintre ne manquera pas de dédommager l'hospitalité fraternelle en peignant pour le couvent et pour l'église. Il ne reste aujourd'hui qu'une Madone adroitement placée près de son tombeau, qui lui-même siège à coté de l'autel des reliques de sa grande sœur Catherine de Sienne. Quelle émouvante rencontre !

D'ailleurs, les deux plus fortes influences de Fra Angelico furent celles de deux âmes très saintes. Thomas et Catherine. C'est Jean de Fiesole qui le premier peignit la figure de Catherine avant même sa canonisation. C'est elle la première qui avait fait jaillir l'étincelle de la réforme. En la peignant, le peintre de l'observance savait contribuer à en relancer le message prophétique à l'intérieur et à l'extérieur de l'Ordre. Quant à Thomas, chacune de ses toiles est une manifestation de sa sainte doctrine. Regardez d’abord ses annonciations. Dans un coin du jardin, on voit dans le lointain la scène de l’Éden : Adam et Ève chassées du paradis terrestre. Péché et Rédemption sont ainsi liés, comme il apparait évident dans la pensée de saint Thomas qui soutient contre Scot que, si Adam n’avait pas péché, le Fils de Dieu ne se serait pas incarné. Regardez maintenant ses jugements derniers. Examinez les danses des élues. On est immédiatement frappé par le mélange du cercle que composent les bienheureux : un ange et un saint alternent dans toute la chaîne. Nous ne sommes pas seulement devant une sublime idée idyllique, née de l’imagination d’un artiste prodigieux ; nous sommes devant le commentaire poétique d’un concept théologique. Les hommes, comme le dit saint Thomas, sont ici appelés à former avec les anges les chœurs des hiérarchies célestes.[1] Si Catherine de Sienne est Thomas d'Aquin fait femme ; si Pie XII est Thomas fait pape ; il ne faut pas hésiter à voir en Jean de Fiesole le Docteur angélique fait peintre ! Ne portent-ils pas tout deux le surnom d'angélique !

Très prudent, frère Jean aurait pu commander, mais il s'y refusa constamment, prétendant qu'il est plus aisé d'obéir. Il aurait même pu obtenir de hautes dignités, mais il les dédaigna, affirmant qu'il ne cherchait qu'à éviter l'enfer et à gagner le paradis. Plût à Dieu que les hommes n'eussent jamais que cette sainte ambition ! Écoutons son biographe à ce propos : Pendant que Fra Giovanni peignait dans l'église Saint-Pierre et au palais du Vatican, Eugène IV eut tout le loisir d'admirer non seulement les qualités de l'illustre artiste, mais surtout la piété du religieux et son observance de la règle, d'estimer son esprit d'humilité et d'oubli de soi. C'est pourquoi, lorsque ce pontife dut pourvoir en 1446 au siège de Florence devenu vacant, il proposa cette charge importante et prestigieuse à notre modeste frère prêcheur. Mais notre bon religieux le supplia de renoncer à ce projet, parce que, disait-il, il ne se sentait pas propre à gouverner les hommes ; et il ajoutait que cette dignité convenait bien mieux à un religieux de son couvent, ami des pauvres, plein de science et de crainte de Dieu. Le pape se laissa persuader, et livra le siège de Florence à frère Antonin, qui était vraiment digne de ce choix ; car il mérita d'être canonisé par Adrien VI. Ne doit-on pas admirer le rare désintéressement et la vertu dont Fra Giovanni donna une preuve si éclatante en refusant ce glorieux poste par un souverain pontife, et en désignant avec candeur celui qu'il en croyait justement le plus digne? Que l'exemple de ce saint homme apprenne aux religieux de nos jours à ne point accepter de charges au-dessus de leurs forces, et à les céder à ceux qui sont capable de les porter.

- Fr. Simon Lessard, O.P. -




[1] Somme théologique, I, q.118, a.8. Les hommes, par le don de la grâce, peuvent mériter une gloire telle qu’ils égalent les anges, à quelque catégorie qu’ils appartiennent. Et cela équivaut à associer les hommes au chœur des anges. En d’autres termes, si beaucoup de théologiens soutenaient que les hommes formaient au ciel une dixième hiérarchie, ajoutée aux neuf chœurs angéliques, saint Thomas défend l’inclusion de tous les élus dans les neuf chœurs des anges.

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