7 décembre 2012

La couleur de la sainteté VII/VIII



Vie du bienheureux Fra Angelico.

Une prière peinte

Tous ces travaux pour le pape Eugène IV l'ayant rendu célèbre en Italie, son successeur le pape Nicolas V, homme de culture et grand humaniste, l'appelle à son tour à son service. Nicolas V estimait frère Jean en raison de l'intégrité de sa vie et de la pureté de ses mœurs. Il le chargea d'orner de miniatures plusieurs livres, et de représenter dans la chapelle privée de son palais, une Déposition de croix et divers traits de la vie des saints patrons de Rome. C'est ce que fit frère Jean, en peignant les épisodes de la vie de saint Étienne et de saint Laurent, accédant au goût du pontife pour l'humanisme, mais ne s'écartant en rien de son art qui ressemblait à une prière peinte. Une prière peinte ! C'est peut-être pourquoi il avait coutume de ne jamais retoucher ni arranger ses ouvrages. Il les laissait tels qu'il venait au premier coup, croyant, disait-il, que Dieu les voulait ainsi.



Écoutez bien cette petite anecdote qui illustre à merveille comment notre frère était d'une simplicité de mœurs et d'une naïveté extraordinaire. Un jour où il semblait particulièrement épuisé par son travail assidue, le saint père qui l'aperçoit vient lui dire : Frère Jean, je vois qu'aujourd'hui vous êtes très fatigué de tant de travail : je veux que vous mangiez un plat de viande. Un peu confus le frère répond au souverain pontife Très saint Père, je n'en ai pas demandé la dispense à mon prieur. Le pape de lui répondre avec un sourire en coin Je pense vous en dispenser.


Autour de la dernière période de sa vie, les ténèbres se font plus épaisses encore qu'autour de ses premiers pas. Nous savons que son frère, prieur de Fiesole, meurt en 1448 ou 1449. Frère Jean se trouve encore à Rome et il est en train de peindre le studio de Nicolas V. Il rentrera en 1450 pour remplacer son frère comme prieur de Fiesole pour un mandat de deux ans. On rapporte ne jamais l'avoir vu se mettre en colère. Il se bornait dit-on à reprendre ses frères avec douceur et en riant.



Prieur malgré lui, l'artiste dut donc se résigner, jusqu'au printemps 1452, à réduire le ministère extraordinaire de son art figuratif pour veiller à la formation spirituelle de ses frères. Puisque tout son art visait déjà l'édification des âmes, son travail n'était point interrompu, lui qui considérait que la seule véritable œuvre d'art en ce monde est un saint. Sa vie et la vie de ses frères louaient mille fois plus le Créateur que toutes ses pâles créations. Ses pinceaux  colorés avaient toujours été ordonné à l'unique couleur de la sainteté.

En ces derniers jours, on raconte qu’il souffrait des terribles douleurs de l'arthrose. Le peintre angélique rendra l'âme et ses pinceaux le 18 février 1455, après une vie qu'un art sublime avait ornée, mais qu'avaient illustrée encore davantage les vertus humaines et religieuses. Il meurt un mois avant le pape Nicolas V et deux ans après la prise de Constantinople par les Turcs. Il meurt ainsi avec le Moyen-âge. Avec Dominique, François, Albert, Thomas, et Catherine, Fra Angelico est un véritable père de notre époque. Ils sont les précurseurs d'une saine modernité, qui ne s'oppose pas à l'époque qui l'a engendré,  mais qui l'assume et l'accomplie. D'une modernité qui ne divise pas mais qui unie. Ensembles ils ont su réconcilier foi et raison, nature et grâce, corps et esprit, art et science, cœur et intelligence. Comme tous saints, ils ont su nous montrer l'exemple d'une réconciliation possible entre Dieu et l'homme.

- Fr. Simon Lessard, O.P. -

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